L'argent fictif peut sauver un tissu social malade

" L'argent fictif peut sauver un tissu social malade "

MONNAIES LOCALES
(Article du Hors-série "SILENCE - SEL : Pour changer, echangeons" - Pages 11)
Ce hors-série est diffusée par Silence au prix de 6 euros + 2,5 euros de frais de port.

Fichiers se rapprochant de la présentation originale
largent_fictif_11.pdf (83 ko)

Georges Lardeau, initiateur du système des bons d'échange à Lignières en Berry, livre son témoignage à propos de cette expérience citoyenne.
Didier aide au déménagement de Marie-Thérès

        J'ai participé à l'expérience de Lignières en Berry qui a eu lieu dans les années 50. Je suis un dinosaure - ou un précurseur -, sans doute les deux. Cette expérience était fondée sur la monnaie franche, d'après les données de Gesell, et elle a fonctionné d'une façon extraordinaire. Pourquoi I'avons-nous faite? Parce que le pays se cassait la figure. On a d'abord fait des essais qui avaient le même défaut que la monnaie actuelle, ils étaient thésaurisables. Et nous avons, rencontré un homme extraordinaire, qui a documenté Sylvio Gesell pour son livre : " L'ordre économique naturel ".

        Au départ, on ne savait pas très bien si c'était un fou. Mais dans la discussion, on s'est aperçu que c'était un vrai génie. Il nous a appris la technique exacte. Ce qu'il faut en retenir, c'est que la monnaie est à l'économie ce que le sang est au corps humain, plus la monnaie circule, plus l'économie marche bien. C'est la même chose pour le sang humain : si vous avez trop de sang, ça ne marche pas si vous n'en avez pas assez, ça ne marche pas non plus.

        Il faut donc pénaliser l'inertie et non pas l'énergie. Notre expérience a duré deux ans et demi, et le gouvernement de Guy Mollet a pris une ordonnance pour tenter de nous arrêter. Mais un juriste très célèbre, de l'Université de Besançon, nous a confirmé que sur le plan juridique, nous étions absolument inattaquables. Nous avons donc continué et nous avons fait des disciples à Marans, en Charente-Maritime. Nous avons aussi, téléguidé une expérience à Porto-Allegre; au Brésil qui, malheureusement, n'a pas fonctionné correctement parce que les gens stockaient la monnaie franche au lieu de la faire circuler, a cause d'une dévaluation de plus de 30%.

        La monnaie franche est taxée de 1% une fois par mois, ce n'est pas grand chose mais avec ce 1%, nous avons pu donner 5% d'augmentation à tous les salariés... Ils changeaient leur salaire en bons d'achat. Et on leur donnait 5% de plus au change. Tout le monde était d'accord, sauf les syndicats. Le patron était d'accord on augmentait ses ouvriers, sans rien lui demander. C'est par la rotation, la circulation de la monnaie, que ça fonctionne. On pourrait penser que 1% par mois, ça fait 12% par an. Dans la réalité, ce n'est pas vrai : ne paie le 1% que celui qui ne veut pas être coopératif parce que s'il fait travailler quelqu'un d'autre avec ce billet ce n'est pas lui qui paiera les 1%.

        Ça marche très bien. Les gens qui ne voulaient pas avoir une pénalité se dépéchaient d'aller dépenser leur argent. Ainsi, ils faisaient travailler les autres et les autres ne voulant pas payer leurs pénalités faisaient travailler d'autres encore... Et le dernier, celui qui arrivait en bout de chaîne, même s'il payait 1% ce n'était pas très grave. Si vous employez une carte de crédit, ça vous coûte plus cher que ça.

        Nous avons eu, sur plainte de la Banque de France, une intervention musclée de la brigade spéciale des finances. Ils pensaient nous emmener avec les menottes aux poignets, mais tous les soirs, on leur offrait l'apéritif qu'on payait avec la monnaie franche. Ils n'ont rien trouvé - nos comptes étaient affichés tous les jours et on savait exactement ou on allait. De nombreux économistes constataient que la recette miracle marchait bien, les commerçants avaient doublé leur chiffre d'affaires, les paysans vendaient leurs marchandises, les ouvriers étaient augmentés. Ils voulaient connaître le secret de notre miracle.

        Notre ami Soriano, qui nous avait initiés, nous avait donné une réponse toute faite: " tu ne sais pas, tu payes. " C'est-à-dire que s'il y a quelque chose que vous ne savez pas faire, eh bien, vous payez pour ça. Et c'est normal. Notre devise, c'est enrichir les pauvres sans appauvrir les riches ".

        Nous avons eu aussi des ennemis précieux. Le Parti Communiste, plus ou moins en accord avec le Parti Socialiste, avait donné ordre à tous ses membres de déchirer les bons d'achat qui leur tombaient sous la main. Alors chaque fois que nous émettions de l'argent, nous déposions une somme équivalente à la banque, sur un compte rémunéré, bien sur, ce qui nous permettait de donner l'augmentation et de doter nos mariés ! Nos amis communistes déchiraient donc les bons d'achat, mais comme on avait la contrepartie, ils nous libéraient en même temps la même somme à la banque. Chez nous, on avait l'air malheureux parce qu'on disait : "C'est malheureux, on veut faire quelque chose qui marche bien, puis voila ce que vous faites". Nous prenions un air navré mais au fond de nous-mêmes, on rigolait bien.

        En fait, I' expérience s'est arrêtée parce que ça marchait trop bien, mais le gouvernement n'a pas voulu nous transformer en victimes - on aurait été encore plus dangereux. Il a fait pression sur les consommateurs ; les ouvriers risquaient d'être licenciés et les commerçants d'avoir des contrôles fiscaux. Tous étaient désolés mais disaient qu'ils ne pouvaient pas continuer parce qu'ils ne voulaient pas de contrôle fiscal ni être licenciés. Nous avons alors pris la décision d'arrêter, il faut quand même rappeler que la monnaie, c'est une création de l'homme, ce n'est pas quelque chose qui pousse, c'est une création de l'homme, avec tous ses défauts.


Georges LARDEAU
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